Le Carnaval brillait à Limoilou. Des rires d’enfants, des couleurs éclatantes, une joie qui défiait l’hiver. Un Québec beau, chaleureux, capable de se rassembler. Le Québec inclusif dansait dans la rue. Mais ce même samedi, un autre carnaval prenait forme. Un carnaval sans musique, sans confettis. Un carnaval de cœurs bleus.
Partout au Québec, des milliers de personnes ont porté ce symbole pour dénoncer, témoigner, réclamer la justice. Ces cœurs bleus ne sont pas portés par des figurants, mais par des chefs d’entreprise, des syndicats, des députés, des maires, des étudiants, des travailleurs immigrants, des familles. Des gens de terrain qui subissent chaque jour les conséquences de décisions politiques froides, déconnectées, inhumaines.
Ces cœurs bleus ne sont pas des symboles. Ce sont des enfants qu’on arrache à leur classe en plein milieu de l’année. Des étudiants rejetés après des années d’efforts et de lourds investissements. Des travailleurs qu’on expulse alors qu’ils font prospérer les entreprises québécoises. Des années d’efforts, de francisation, d’intégration jetées à la poubelle du jour au lendemain. Des familles qui dorment avec l’angoisse au ventre, suspendues au caprice d’une décision arbitraire. Une économie qui suffoque. Un Québec qui trahit sa signature.
Ce carnaval de la douleur n’est pas un accident. Il est le résultat direct de décisions prises par le ministre Jean-François Roberge, par le gouvernement québécois, par le Québec.
En abolissant le PEQ, le ministre n’a pas ajusté un programme. Il a brisé un contrat. Déchiré le parcours que le Québec avait tracé. Balayé le certificat d’acceptation qu’il avait délivré. Trahi les promesses faites à ceux qu’il avait invités. Le message est clair : « Ce qu’on vous a promis? Oubliez ça. »
Le bilan est catastrophique. On ne recolle pas des familles brisées. On n’efface pas l’angoisse imposée à des enfants. On ne rattrape pas les contrats perdus. On ne récupère pas neuf mois de productivité gaspillés. Et surtout, on ne retrouve pas une confiance détruite. La confiance est longue à construire, terriblement facile à perdre. Je le mesure chaque jour.
Dans mes formations, j’invitais les travailleurs à embrasser la culture québécoise, à s’engager corps et âme. Aujourd’hui, je réponds à des participants angoissés, humiliés, contraints de préparer des plans d’évacuation devant l’impensable : la trahison de la province qui les a invités. Ces femmes et ces hommes sont brillants, courageux, ambitieux. Ils sont venus construire un vivre-ensemble. On les transforme en otages de l’incertitude. En marchepied électoral jetable.
Cette torture psychologique peut s’arrêter demain matin. Il suffit d’une décision. D’un minimum d’humanité.
Le Carnaval officiel finira. Les installations seront démontées. Mais le carnaval des cœurs bleus laissera une trace bien plus lourde : une cicatrice collective. Une honte politique.
Samedi, le Québec a dansé. Et le Québec a pleuré.
L’histoire retiendra les noms. Ceux qui ont transformé « Je me souviens » en « Je trahis ».
